4.0

Cool

  • Un propos bouleversant
  • Des planches tout en finesse

Pas cool

  • Symbolique pas toujours évidente
John Kay
La pièce est sombre. Seule la lumière d’une lampe au plafond étreint le bureau où un jeune exilé répond aux questions d’un obscur employé du service d’immigration. Ça tombe bien, il est beaucoup question d’ombre dans cette fable douce-amère, livrant une réflexion sans concession sur la condition des réfugiés clandestins, de leur départ jusqu’à leur accueil au pays des droits de l’Homme.

couv Les Ombres DEF 2.inddFuyant le Petit Pays déchiré par la guerre, un frère et sa sœur se démènent pour rejoindre l’Autre Monde, pacifique et prospère terre promise, loin de l’adversité et de la lutte quotidienne pour survivre. Au fil des péripéties mises en scène par Zabus et Hippolyte, le groupe de réfugiés s’enrichit de nouveaux membres avant de rétrécir comme peau de chagrin au gré des rencontres sordides, avec ogre, passeur sans scrupules ou sirènes. Au moment de mourir, ces pauvres hères se transforment en ombres, comme pour matérialiser le vague souvenir qu’ils laisseront d’eux.

Car souvenir et identité sont au cœur de cet ouvrage au propos très dur, sans concession, puisqu’on ne connaît ni le nom des personnages ni leurs visages, cachés derrière des masques aux expressions minimales, comme pour en ajouter à leur anonymat, à leur insignifiance aux yeux des services d’immigration devenus plus mécaniques qu’humains. Seul soutien face à l’implacable machine, ces fameuses ombres, qui, au final, hantent plus qu’elles ne réconfortent.

Accablant, ce constat d’un traitement déshumanisé des réfugiés laisse un peu hébété, mais aussi coupable. Comment ne pas se révolter face à la désinvolture d’un employé – réduit à l’état de trou de serrure – expliquant que non, on ne peut accueillir toute la misère du monde ? Dire le contraire serait démago. Reste que Les Ombres donnent un relief tranchant à notre impuissance face aux injustices, nous mettant face à nos contradictions, nous faisant réfléchir sur l’état moral de nos sociétés occidentales, sans pour autant esquisser de propositions face à l’insupportable situation.

Enfin, si le contenu bouleversant importe évidemment plus que le contenant, impossible de ne pas signaler le beau travail réalisé par les éditions Phébus. Luxueuse, la fabrication mêle papier épais, dos rond, couverture à la finition super mat (au toucher doux comme de la gomme), tout ça en très grand format pour 24 euros. Un prix franchement raisonnable, au regard de la qualité de la bande dessinée.

Les Ombres, Hippolyte, Vincent Zabus, Éditions Phébus, 24 €, 3 octobre 2013.

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Illustrations © Éditions Phébus, Zabus, Hippolyte.

A propos de l'auteur

John Kay

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Je suis capitaine de Wartmag.com et journaliste au mensuel BD Casemate.

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