2.0

Cool

  • Faussement manichéen
  • Une métaphore puissante…
  • … et profonde

Pas cool

  • Ruptures de ton abusives
  • Moins crasseux et nihiliste que la BD
John Kay
Réduite à peau de chagrin, l’humanité survit à bord du Transperceneige, train en mouvement perpétuel dans des décors figés par la glaciation de la planète. Manque de bol, si les voitures de tête sont un havre digne des meilleurs clubs de vacances, les petites gens sont parqués comme des chiens dans les wagons de queue. Même au bord de l’extinction, les Hommes reproduisent leurs sempiternels schémas hiérarchiques. Pour l’intérêt général ?
Snowpiercer Le-Transperceneige

Les décors extérieurs sont cool

Cet avis révèle des éléments mineurs de l’intrigue.

Bande dessinée franco-belge esquissée dès la fin des années 70 par Jacques Lob, Le Transperceneige échoit au début des années 80 à Jean-Marc Rochette, après le décès prématuré du dessinateur Alexis. Trente ans plus tard, Bong Joon-ho, réalisateur coréen, met la main sur un exemplaire du bouquin à Séoul, en achète les droits cinématographiques – alors que les tomes 2 et 3 de la BD étaient promis au pilon – et lance une production ambitieuse, avec un casting d’acteurs internationaux, parmi lesquels Chris – Captain America – Evans au sommet de son art. Pas la peine de tourner autour du pot, si le cinéaste conserve la charnière de l’oeuvre originelle, à savoir un train fusant sans fin au beau milieu de paysages post-apocalyptiques, prétexte à une critique sociale, son long-métrage tranche la plupart du temps avec les choix de Lob.

Les décors ne sont pas longtemps crados

Le film vire souvent au Freak Show

Exit le vieux convoi fait de bric et de broc, sorte de Corail bon pour le casse où riches et pauvres sont certes séparés, mais vivent au sein de compartiments tous plus ou moins dégueulasses. Le train de Bong Joon-ho est plus futuriste (OK, le train des tomes 2 et 3 l’était déjà plus), très esthétique, quitte à en faire des tonnes sur la dualité entre tête et queue, avec une improbable voiture-Sauna d’un côté, et des wagons cages à bestiaux de l’autre. Radicaux, les choix du cinéaste ne s’embarrassent pas de la crédibilité du convoi, puisqu’il faut traverser un véritable abattoir pour se rendre à la très cosy voiture-restaurant-sushi. Quelle drôle d’idée. On ne voit pas non plus beaucoup de couchettes, dans ce train où l’on se demande où dorment les occupants.

Tilda Swinton campe l'un des nombreux “Freak”

Tilda Swinton est bien barrée

D’abord esthétiques, les choix du réalisateur embrassent le surréalisme avec des ruptures de ton outrancières qui bousculent la forme, sans soutenir le fond du propos. Résultat, certaines scènes sont franchement déconcertantes, un peu comme si Morpheus, lors de la révélation de la matrice à Neo, se levait de son siège pour se taper un moonwalk avant de se rasseoir comme si de rien n’était. Pis, là où Lob faisait le choix de personnages désabusés, usés par le vrombissement incessant du train, Bong Joon-ho met en scène une galerie de freaks, avec des personnages hauts en couleur qui feraient passer ceux de Jodorowsky pour des gens simples.

Snowpiercer C

Le leader fatigué des “Queutards”

Malgré cette esthétisation excessive et la multiplication des exercices de style, Snowpiercer offre une métaphore sociale peut-être plus fine que celle de la bande dessinée, avec un apparent manichéisme balayé d’un revers de main sur le dernier quart du film. Lequel remet tout le métrage en perspective en plus de coller une grosse claque. Non seulement le procédé est efficace, mais il tire parti d’un personnage principal, Curtis, bien plus battant et actif que son double de papier. Le réalisateur ajoute même des ressorts malins, grâce à la mise à contribution des enfants.

Finalement assez éloigné de l’œuvre foncièrement nihiliste signée Jacques Lob et Jean-Marc Rochette, Snowpiercer est plus grandiloquent, plus outrancier, plus radical. Mais ces ajouts, plutôt que de servir la métaphore d’une société humaine reproduisant ses schémas hiérarchiques dans un train, ont tendance à noyer l’intention dans un maelström stylistique. Plus de sobriété et de simplicité n’auraient en rien atténué la portée du message.

Snowpiercer – Le Transperceneige, de Bong Joon-ho, avec Chris Evans, Song Kang-Ho, Ed Harris, 2 h 05, en salle le 30 octobre 2013.

A propos de l'auteur

John Kay

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Je suis capitaine de Wartmag.com et journaliste au mensuel BD Casemate.

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