Astral Project, rencontre décorporée avec Shûji Takeya

Astral Project est une série de bande dessinée japonaise par Shûji Takeya et Marginal, parue en France aux éditions Sakka. Si les amateurs de Leviathan, Humunculus seront comblés, ceux qui apprécient plus généralement les histoires fantastiques le seront autant.

Masahiko est un jeune homme qui mène une vie de noctambule dans Tokyo. Ayant choisi de quitter sa famille, c’est avec étonnement qu’il reçoit un jour un coup de téléphone l’informant de la mort de sa soeur aînée. Il décide alors de récupérer un souvenir d’elle : un CD de jazz d’un artiste méconnu. A la première écoute, il découvre que ce compact-disc a la faculté de lui faire quitter son corps et de l’envoyer se balader dans les airs comme il le souhaite ! Intrigué par ce phénomène, il décide d’enquêter sur ce souvenir et sur les circonstances de la mort de sa soeur. Rencontre avec Shûji Takeya, qui nous livre certaines clefs de son manga.

Comment vous avez débuté votre carrière de dessinateur de manga ?

Shûji Takeya : Je voulais devenir un mangaka depuis l’école maternelle. C’est à l’âge de 19 ans que j’ai fait mes débuts professionnels avec une première histoire prépubliée du nom de Planet Seven. Ç’a été mon premier manga à être relié en livre.

J’ai ensuite travaillé avec l’aide d’un scénariste (TKD) sur des titres nommés Minagoroshi no Maria et Lazrez.

Ce qui nous mène à votre collaboration avec Marginal (Garon Tsuchiya) ; comment s’est-elle mise en place ?

ST : En fait, c’est une occasion qui s’est présentée. J’ai eu la chance un jour de dîner avec monsieur Tsuchiya. À ce moment-là, aucun de nous ne connaissait vraiment le travail de l’autre, mais on s’est rendu compte ce jour-là au fil de la conversation que nous avions pas mal d’affinités. Il est d’ailleurs devenu un ami par la suite. C’est de là qu’est venue l’idée de faire un manga ensemble.

Dans le premier tome d’Astral Project, on peut voir que la décorporation tient une place importante dans l’intrigue. D’où vient votre intérêt pour ce sujet ?

ST : Le thème de la décorporation vient de Marginal, le scénariste. Il a eu l’idée en lisant un ouvrage américain traitant des phénomènes de décorporation qui avaient eu lieu aux États-Unis. En effet ce thème n’est pas très couru au Japon, il n’entre pas vraiment en résonnance avec la conception de l’âme et de l’esprit qui y a court : on y a des esprits plutôt qu’une âme. Ce thème ne rejoint pas non plus la conception de l’au-delà telle que répandue sur l’archipel.

Mais même ce motif n’est pas quelque chose de prégnant au Japon ; nous nous sommes dit : « Et si les gens pratiquaient la décorporation au Japon, que se passerait-il ? » Plus généralement il s’agit aussi de décrire la relation entre la vie et la mort, et plus fondamentalement la communication entre les gens.

À part la décorporation, le jazz et la figure de Albert Ayler prennent également pas mal de place. Y a-t-il une signification ?

ST : Alors en fait il ne s’agissait pas vraiment de choisir le jazz pour le jazz. Comme les lecteurs français le verront dans la suite de la série, il y a aussi le personnage d’un peintre qui apparaît.

Si nous avons choisi ces figures, ce n’est pas vraiment pour le genre musical ou pictural qu’ils représentent, mais plutôt pour ce qu’ils expriment par le biais de leurs oeuvres, c’est à dire la solitude, qui est vraiment un mal de leur art. La solitude est le thème principal de Astral Project, et c’est là-dessus que le choix des artistes, peintre ou musicien, s’est naturellement effectué.

Parlez-nous donc de l’impact de la solitude dans Astral Project, qu’avez-vous voulu montrer ?

ST : Il s’agissait surtout de réfléchir à ce qui peut empêcher ou nuire à la communication entre les êtres. Pour moi, fondamentalement, l’être humain est un être seul, et dont le grand problème est de communiquer ses sentiments et de les faire partager avec autrui. C’est pour ça que réussir à échanger avec les autres est quelque chose d’extraordinaire.

Et si ce manga a pour cadre le Tokyo contemporain, c’est parce que c’est un endroit où les moyens de communication ont beau être surdéveloppés (Internet, téléphone portable), les gens n’arrivent pour autant pas mieux à communiquer, bien au contraire en fait. La communication y est quelque chose de vraiment très superficiel. Donc en fait il s’agissait de se pencher sur ce paradoxe, sur le fait que la jeunesse de Tokyo d’aujourd’hui a énormément de lieux pour s’amuser et a des possibilités infinies pour communiquer, mais en même temps elle peut aussi ressentir une profonde solitude. Le manga met justement le doigt sur ce paradoxe.

En fait le point de départ de l’histoire est le personnage principal, Masahiko, qui va faire lui-même ce constat. Il se rend compte que toutes les formes d’échange qu’il peut établir avec les autres sont superficielles et va se demander ce qu’est réellement la communication.

Propos recueillis par Ialou.
Les images sont issues de Astral Project T2 © Shûji Takeya – Marginal.