Le Dernier Atlas #1, la guerre des maux

Évoquer la guerre d’Algérie sous couvert de robots géants ? C’est le parti-pris de Fabien Vehlmann, Gwen de Bonneval, Hervé Tanquerelle et Fred Blanchard avec Le Dernier Atlas, trois tomes de 200 pages où la vieille épave d’un titan de métal pourrait être la seule réponse face à une menace inédite apparue dans le désert algérien…

Figure du grand banditisme, Ismaël Tayeb n’est pas un gars particulièrement avenant. Lui qui rêvait, gamin, de piloter l’un des gigantesques Atlas s’est retrouvé à faire le sale boulot des huiles de la pègre nantaise, dont le parrain vit en exil en Algérie. Au contact de ce « Dieu le Père », le porte-flingue va être confronté à l’impossible dans le désert de Tassili, puis finir sur la piste du dernier Atlas, officiellement pour en prélever la pile nucléaire, officieusement pour faire main basse sur l’engin. Problème, comment déplacer une telle ruine, abandonnée sur un chantier de démantèlement indien, et dont le moindre mouvement requiert le savoir-faire de tout un équipage ?

Avec leur Dernier Atlas, Fabien Vehlmann et Gwen de Bonneval imaginent une France où l’Algérie n’aurait arraché son indépendance qu’en 1976, six ans après l’arrivée au pouvoir de François Mitterrand. Dans cette uchronie, l’Hexagone a pu compter sur de gigantesques robots alimentés au nucléaire – les fameux Atlas – pour assurer sa reconstruction après la Seconde Guerre mondiale, et entreprendre des constructions tous azimuts au sein de sa colonie algérienne. Une ambition stoppée nette lors de l’explosion nucléaire d’un des robots à Batna, au sud-est de Sétif, précipitant le démantèlement de tous les Atlas, mais aussi la fin de l’Algérie française. 

« Dans l’équipe, nous avons tous un rapport particulier avec l’Algérie, expliquait Fabien Vehlmann dans le Casemate n°123 (mars 2019). Le grand-père de Gwen a été aide de camp de De Gaulle pendant vingt ans, le père d’Hervé Tanquerelle soldat du contingent en Algérie. Le mien commandant pilote de chasse. L’oncle de Fred Blanchard mécanicien d’hélicoptère. Nous avons tous été impactés par une guerre que nous n’avons pas connue. Dans les années soixante-dix, mon père, retraité militaire, travaillait dans le BTP. J’ai été imprégné du silence qui entourait ce conflit. Impossible d’aborder ce sujet avec lui. Il y avait comme un angle mort familial autour de l’Algérie. Je me suis aperçu, en en parlant autour de moi, que d’autres ressentaient la même chose. D’où l’envie d’aborder ces problèmes par le biais d’une fiction. » 

En évoquant ces questions, mais aussi les démantèlements dangereux sous-traités au bout du monde, l’exploitation des ressources naturelles, les enjeux écologiques, Le Dernier Atlas s’appuie sur un fond solide pour nourrir un feuilleton enlevé de 200 pages, structuré en 10 chapitres de 20 planches, le plus souvent en trois strips. Ce parti-pris permet d’aborder de nombreux sujets de fond sans virer rébarbatif ou donneur de leçon, par le biais d’un copieux casting de personnages aux relations complexes et parfois ambiguës. De ce point de vue, l’illustration de couverture ne ment pas sur la marchandise, avec son Atlas relégué à l’arrière-plan, loin derrière Ismaël Tayeb, Jean Legoff et Françoise Halfort, au cœur de ce premier album.

Le quatuor d’auteurs semble d’ailleurs beaucoup s’amuser avec l’Atlas, omniprésent dans les échanges et l’imaginaire des personnages, mais souvent absent des cases, sauf au détour d’une vieille photo ou d’un souvenir façon flash-back. Il faut attendre la moitié du livre pour être enfin confronté à l’épave du colossal George Sand, dont le look industriel a été imaginé par Fred Blanchard. Plus proche du Géant de Fer que des méchas japonais, l’Atlas paraît aussi bien plus crédible, puisque tous ses éléments paraissent fonctionnels, nécessitant toute une équipe pour conduire la moindre manœuvre. De quoi mieux comprendre son surnom « d’usine à veuves ». De quoi, aussi, imaginer ses éventuelles premières victimes. Suite de ce récit-fleuve au printemps 2020.

P.G.

Le Dernier Atlas #1/3,
Tanquerelle, Blanchard,
Vehlmann, Bonneval,
Dupuis,
24,95 €,
14 mars 2019.


Le Dernier Atlas #1/3,
édition noir et blanc,
limitée à 1120 ex.,

Dupuis – Canal BD,
34,50 €,
disponible uniquement dans ces librairies.

Images © Tanquerelle, Blanchard, Bonneval, Vehlmann, Dupuis.