Dominants #1 : Survie à contre-courant

L’espèce humaine est à bout de souffle. D’abord, parce qu’une pandémie a balayé 80 % de la population mondiale. Ensuite, parce que des extra-terrestres plus ou moins titanesques se sont invités sur la planète. Enfin, parce qu’une grande partie des survivants ont entrepris de s’armer jusqu’aux dents pour faire la loi, leur loi, et l’imposer à tous. Ambiance.

Malgré la perte de sa femme et de ses enfants, Andrew n’a pas sombré, luttant contre la dépression en visitant ce qu’il reste des musées de Californie, d’où il récupère les œuvres mettant en scène des familles « joyeuses, de préférence ». Lui et d’autres survivants se sont regroupés au sein d’une petite communauté où la civilisation résiste, malgré l’apparition d’un « stationnaire », énorme extra-terrestre apathique, paisiblement installé dans leur champ de cultures. Un tableau plutôt exotique, mais surtout problématique, puisque la présence du colosse fait pourrir tous les légumes et végétaux à vitesse grand v…

Après les très beaux Ken Games et Tebori parus aux éditions Dargaud, l’Espagnol Marcial Toledano s’essaie au récit post-apocalyptique en compagnie de Sylvain Runberg (Orbital, On Mars). Contrairement aux jeunes hommes et jeunes femmes de ses séries précédentes, le dessinateur met ici en scène un père de famille abîmé par la vie, mais pas abattu pour autant, entouré d’une petite tribu de seniors, d’une famille nombreuse ou encore d’un couple de femmes. Une exception, comparé à la violence dans laquelle s’épanouit la Résistance, dont bien des membres n’ont pas la lumière à tous les étages, à commencer par la glaciale et glaçante Amanda. 

À l’inverse de pas mal de nouvelles séries post-apocalyptiques, Runberg et Toledano choisissent d’ailleurs de pousser le curseur assez loin en matière de violence, ne cachant rien de l’horreur gore d’une fusillade ou d’un suicide par balle, avec grande projection de sang supplément cervelle. Loin d’être gratuit, ce parti-pris esthétique contribue à restituer l’urgence de vivre, le désarroi, l’omniprésence du danger, qu’il provienne de la menace d’outre-espace ou plus prosaïquement de quiconque porte un flingue, dans cette Californie où les fusils d’assaut et autres armes lourdes ne manquent pas.

Côté bémol, si les aliens étonnent par leurs formes semblables à celles de gros crustacés – classés en diverses catégories, Nauséeux, Territoriaux, Répugnants, Stationnaires suivant leur profil et leurs manière d’influer sur le vivant –, ce n’est rien à côté de leurs couleurs : rouges agressifs, verts saturés, bleus électriques… Des choix chromatiques détonnants. Peut-être un peu trop.

Gung Ho, Green Grass, Le Reste du monde, Bug, Kidz, Renaissance… ces dernières années, le rayon « bande dessinée post-apocalyptique » s’est garni comme jamais. Loin de proposer des variantes paresseuses autour du même thème, toutes ont apporté leur pierre à l’édifice. C’est désormais au tour des Dominants, où l’on se demande de qui les survivants de bonne volonté ont le plus à craindre. Ces drôles d’envahisseurs peu aggressifs mais provoquant des peurs irrationnelles et des migraines terrifiantes lorsqu’on s’en approche, ou cette Résistance, galvanisée autour des questions de « races » ? Réponse dans un cliffhanger à décrocher la mâchoire. 

P.G.

Les Dominants #1,
La Grande Souche,
Marcial Toledano, Sylvain Runberg
Glénat,
64 pages,
14,95 €,
8 janvier 2020.

Images © Glénat, Toledano, Runberg.