Kent sort l’Homme de Mars, un livre-CD stratosphérique

De Métal Hurlant à Futuropolis, le chanteur Kent fait parti de ces auteurs disparus depuis deux décennies. Originaire de Lyon, l’artiste revient en force avec L’Homme de Mars, un album concept à la fois bande dessinée et album pop-rock. Un must !

“ Dionnet m’a donné le contact de Tardi et Moebius ”

Comment êtes-vous venu à la bande dessinée ?
Kent :
J’ai débuté la BD en même temps que la musique. Je montais de Lyon sur Paris en stop ou en train pour présenter mes travaux. Pilote est la première maison chez qui je suis allé. Si j’ai eu l’audace d’y passer, c’est qu’après avoir envoyé des dessins à la rédaction, j’avais reçu une lettre personnalisée de René Goscinny. À l’accueil une hôtesse me disait de laisser mes dessins et de repasser dans une semaine, chose impossible pour moi qui ne restait que 2 jours sur place. La seule fois où j’ai pu laisser mon carton à dessin, je me suis aperçu que personne ne l’avait ouvert.
Vos premiers travaux publiés le sont chez Métal Hurlant…
La rencontre avec Jean-Pierre Dionnet a été importante, je devais avoir 16 ou 17 ans. Métal se trouvait au fond d’une cour intérieure, dans une sorte d’entrepôt au rez-de-chaussée. L’endroit était rempli de bouquins. Tout n’était pas au point dans mon dessin, mais Dionnet m’a encouragé, il m’a emmené chez lui pour me passer des livres et m’a donné les contacts de Tardi et Moebius pour être conseillé.
Comment s’est déroulé la période Métal Hurlant ?
Ma première collaboration était une série d’illustration de petits robots. Je continuais le dessin et la musique avec mon groupe Starshooter. Philippe Manœuvre, travaillant pour Métal, m’a demandé de lui passer une cassette, et a parlé de nous dans un article sur le punk dans Rock & Folk. Du coup, nous nous sommes retrouvés à faire la première partie d’un concert de Jacques Higelin, à Grenoble. C’est là que nous avons rencontré notre premier producteur.
Vient ensuite l’aventure Futuropolis.
Pour moi Métal Hurlant et Futuropolis étaient les deux lieux où il fallait être. Étienne Robial, le boss de Futuro, avait réalisé les pochettes des 2 premiers albums de Starshooter gratuitement. Je passais donc chez eux où je voyais les gens travailler. Je me suis d’ailleurs retrouvé dans La véritable histoire de Futuropolis, le livre de Cestac consacré à cette aventure.
C’est chez eux que vous sortez votre série d’aventure Bob Robert.
À l’époque, Métal Hurlant battait de l’aile, il fallait trouver une porte de sortie. Avec mon ami Bergouze, nous nous sommes donc retrouvés dans la collection X dirigée par Jean-Marc Thévenet. Nous voulions faire une BD feuilleton où les albums sortaient tous les 6 mois. Le rachat par Gallimard et le décès de mon scénariste ont stoppé cette série. Il me reste les 5 premières planches du tome 4 « Bob Robert rencontre Mermoz », ce sont les meilleures !

“ Réaliser une BD écolo m’a redonné goût au dessin ”

Revenir à la bande dessinée après plus de 20 ans d’absence, c’est un choix surprenant.
Le prologue de L’Homme de mars se trouve dans une petite BD de communication À l’eau, la Terre. Lors ma dernière tournée, un vieil ami est venu me voir pour me proposer d’illustrer un livret écologique. Quand je lui ai fait remarquer que je n’avais pas fait de bande dessinée depuis un bail, sa seule réponse a été « et alors » ? Je n’avais pas d’idée pour faire un album, cette réalisation me permettait d’être utile. Le livre a été distribué gratuitement à 300 000 exemplaires et traduit en 7 langues, c’est ma BD la plus lue. Avec cet album, j’ai repris goût à la réalisation de planches, cela est venu petit à petit, sur des détails, comme le découpage.
Durant ces années vous avez continué à dessiner ?
L’illustration m’occupait pendant les cessions en studio. De manière étonnante, ne pas avoir dessiné régulièrement durant cette période m’a sorti de mes influences, comme Pratt ou Jijé. Quand il a fallu faire L’Homme de Mars, je me suis trouvé très décomplexé, c’était agréable. Il fallait faire du Kent. Si j’avais une ombre à poser, je la faisais naturellement, sans chercher à savoir comment auraient fait tel ou tel auteur.

“ Valéry Zeitoun, du jury de Pop Star, m’a donné le feu vert ”

Comment s’est passé l’accord avec Universal pour L’Homme de Mars ?
J’avais déjà l’objet en tête, mais j’amenais les choses par étapes, sachant très bien qu’une telle idée avait un aspect invendable. Je suis un artiste sous licence, je me charge de tout, mais il me fallait convaincre Valery Zeitoun, le patron du label AZ. C’est un ancien du jury de Pop Star, il a un côté show-biz sympathique, il a vite compris l’idée d’album concept et m’a donné son feu vert ! J’ai alors rencontré des responsables d’Actes Sud, qui est un des rares éditeurs à savoir-faire des disques livres. Ils ont craqué sur le projet, ça a été très motivant.
Ce sont 3 premières idées de chansons liées au sentiment d’être extra-terrestre qui ont donné le top départ du projet.
Dès que j’ai eu l’idée, tout s’est fait très vite, avec enthousiasme. J’avais développé l’histoire et avec mes collaborateurs nous avons réfléchi au côté musical. Avec Fred Pallem, un arrangeur avec qui je travaille depuis plusieurs années, nous avons un goût commun pour les musiques de film, celles d’Ennio Morricone ou de Lalo Schiffrin, nous avons donc décidé de partir dans cet esprit là.
À quel moment avez-vous réalisé les planches ?
Avant de me lancer, j’avais déjà balisé le découpage sur 80 pages. La réalisation des planches a été faite à la toute fin de la production, cela a été une expérience terrible. Les premières semaines se sont très bien passées, j’avais demandé à ne pas être dérangé par personne, j’étais totalement zen. La suite a été plus dure, le manque de rencontre me pesait, il fallait respecter le planning et ne pas douter. Il a vraiment fallu être productif. Du coup, en revoyant l’album, j’ai l’impression de redécouvrir des pages.

“ Abattre les planches était dur. L’absence de rencontres me pesait ”

Le livre est très riche, même la couverture se déplie pour proposer une affiche et les paroles des chansons.
Tout cela est dû à la collaboration avec Thomas Gabison, l’éditeur d’Actes Sud BD. J’ai pu suivre de bout en bout les étapes de fabrication. C’est en discutant avec lui que tous ces éléments se sont ajoutés. Pour une fois j’ai vraiment pu choisir le papier. Dans l’industrie du disque, suivre la simple conception du livret est déjà très compliqué, surtout qu’on n’a pas vraiment le choix. Les maisons de disque ont des tonnes de papiers à écouler et c’est quasi impossible de faire réaliser les livrets de CD que l’on veut.

Avec ce retour dans le monde de la BD, avez-vous l’envie de continuer ?
Six mois à l’avance, je ne sais pas ce que je vais faire. Avant, j’avais toujours une idée ou deux d’avance en musique et les romans me servaient d’intermède. Depuis l’an 2000, je suis vide, je n’ai pas de coup d’avance. Au début je trouvais ça paniquant, maintenant ça me va. La BD pourquoi pas, il faudrait trouver une bonne histoire.
Avec L’Homme de Mars avait vous pensez à le transposer en animation ?
C’est juste une idée, mais j’aimerai bien ce prolongement. Pour ça il faut que je rencontre les bonnes personnes, un studio pour réaliser un pilote. J’aimerai bien voir l’histoire en long métrage d’animation avec la musique, en rajoutant des éléments, pourquoi pas en démarrant par un clip.

Le site web de Kent
Le MySpace de Kent

Les photos sont © Wart. Les images sont © Actes Sud BD – Kent.