Lanfeust, de Troy aux Étoiles : bilan d’une saga

Lancé il y a 14 ans, dans la collection Soleil de Nuit, Lanfeust a fait bien du chemin depuis ses débuts confidentiels jusqu’à la conquête des Étoiles ! Alors que Lanfeust Odyssey, le nouveau cycle, se prépare, que penser de la saga d’Arleston et Tarquin, véritable porte-étendard des éditions Soleil ?

Peut-on parler de classique concernant Lanfeust de Troy ? Cela paraît une évidence. Pourquoi ? Parce qu’il s’agit d’un des plus grands succès de la BD contemporaine, que cette réussite s’accompagne d’une indéniable qualité, et que cette série aura amené un nombre incroyable de jeunes lecteurs à s’intéresser de plus près à cet art dont on dit qu’il est le neuvième. La sortie de l’ultime album du deuxième cycle est peut-être l’occasion de revenir sur ce qui s’apparente à un véritable phénomène. Reprenons depuis le début… Lire la suite…


La magie fait partie de la vie quotidienne des habitants du monde de Troy : chacun possède en effet un pouvoir, qu’il soit utile ou non, terrifiant ou ridicule. Dans le paisible village de Glinin vit un jeune homme du nom de Lanfeust dont la capacité est de faire fondre le métal d’un seul regard : il sera forgeron. Mais un jour, par un de ces tours que nous joue le hasard, il met la main sur une épée dont le pommeau, sculpté dans l’ivoire d’une bête fabuleuse, le Magohamoth, lui confère un pouvoir absolu et illimité. Il devra donc quitter sa vie de simple villageois pour vivre celle d’un héros malgré lui et affronter un être vil et cruel doué de pouvoirs semblables aux siens : Thanos le pirate.

Lanfeust de Troy réunit tous les éléments que l’on peut attendre d’une série de ce type : un groupe d’aventuriers aux caractères tranchés et dissonants, une quête mystique dans un univers médiéval, des héros qui subissent de multiples épreuves, des bêtes sauvages et improbables, des méchants très… méchants, et bien sûr d’accortes donzelles pour égayer le paysage (mais pas seulement !).

Tout n’y est certainement pas parfait. Par moments, Arleston donne l’impression de s’égarer, ne faisant pas beaucoup avancer son histoire dans certains tomes. Mais une chose est sûre : il sait où il va, même s’il prend parfois des chemins détournés pour nous y conduire. Et sa façon de raconter son histoire, bien que fort classique et codifiée, est rarement prise en défaut : l’action, ponctuée de scènes plus humoristiques, se déroule sans véritable temps mort, les dialogues foisonnent de jeux de mots et les textes narratifs ne manquent jamais d’ajouter une note d’humour. De quoi nous rappeler la véritable raison d’être de l’histoire : divertir ! Cet humour qui, il est vrai, n’est pas toujours des plus fins, naît surtout de la confrontation de personnages aux divergences plus que marquées. Abstraction faite de l’éternelle naïveté de Lanfeust, sur laquelle les auteurs ont tendance à trop s’appesantir, chacun tient bien son rôle, à commencer par le troll Hébus, véritable trouvaille d’une série qu’il semble parfois porter à lui seul.

Le dessin répond lui aussi aux canons du genre. Accompagné aux couleurs d’Yves Lencot puis de Claude Guth, Tarquin ne cesse de s’améliorer au fil des tomes, ses hésitations du début faisant place à une maîtrise de plus en plus assurée. Il en ressort malheureusement une qualité inégale sur l’ensemble de la série. Après tout, qu’importe ? C’est là le signe d’une époque où l’on pouvait s’enthousiasmer pour une série dont les auteurs n’étaient pas encore des professionnels accomplis. On remarque d’ailleurs ce phénomène chez d’autres dessinateurs. Citons au hasard le travail d’Olivier Ledroit sur les Chroniques de la Lune Noire, de Tiburce Oger sur Gorn, de Danard sur Marlysa, d’Aouamri sur Mortepierre ou, dans un genre complètement différent, de Lewis Trondheim sur Lapinot et les carottes de Patagonie.

Quoi qu’il en soit, l’ensemble est cohérent et démontre l’implication des auteurs dans leur série fétiche, une œuvre qui, si elle ne plaira pas forcément aux acharnés de l’underground les plus obtus, constitue une véritable référence couronnée par le succès que l’on sait. Une réussite telle qu’ils ne pouvaient pas s’arrêter en si bon chemin… De Lanfeust des Étoiles à Trolls de Troy, des Conquérants de Troy à Gnomes de Troy, Arleston a en effet mis en place l’un des univers de la BD qui comptent le plus de séries parallèles. Simple mine d’or à exploiter ou véritable source d’inspiration intarissable ? La qualité de ces différentes suites varie en tout cas du très bon au franchement décevant.

Lanfeust des Étoiles s’achève donc avec ce huitième tome, et ponctue un cycle qui aura connu des hauts et des bas. L’intérêt suscité par les aventures intersidérales de Lanfeust aura fortement varié d’un album à l’autre, entre de nombreuses trouvailles à l’efficacité redoutable et une fâcheuse tendance à se perdre en chemin à force de trop vouloir en faire. Malgré ces quelques égarements, c’est sur une note résolument positive que se referme Le sang des comètes, car Arleston aura fait preuve d’une grande audace dans plusieurs de ses choix : faire vieillir certains de ses personnages, et ainsi jouer avec la relativité temporelle, voire en faire disparaître d’autres, qui pouvaient pourtant paraître indispensables. Se montrer audacieux dans une série établie, la clé du succès ? Toujours est-il que Lanfeust des Étoiles s’en sort admirablement, bien plus en tout cas que d’autres séries qui viennent de connaître leur dénouement. La fin trop longtemps attendue, et donc forcément décevante, de Gorn et des Chroniques de la Lune Noire, à qui la surprise et l’originalité font cruellement défaut, s’érige ainsi en parfait contre-exemple.

Que faut-il attendre du nouveau cycle à paraître, et qui verra Lanfeust quitter les Étoiles pour retrouver son monde de Troy ? Seul l’avenir nous le dira. Ce qui est sûr, par contre, c’est l’attachement inébranlable de toute une génération pour un personnage qui, comme tous les héros d’antan, ne meurt jamais. À moins que…

David Wesel

Lanfeust des Étoiles #8, Christophe Arleston, Didier Tarquin, Éditions Soleil, 12,90 €, en librairie.
Les images sont © MC Productions – Arleston – Tarquin.