No War : bris de glace et braises ardentes

Ah, le Vukland, ses paysages dramatiques, sa communauté autochtone, sa majorité issue de l’immigration, et son projet de barrage attisant les tensions, surtout depuis qu’un des ingénieurs a été assassiné d’une balle dans la tête. Tout semble désigner les kiviks, très opposés au nouveau président d’extrême droite, élu avec l’appui d’un mouvement skinhead. Devinez quoi ? C’est évidemment plus complexe que ça.

Situé au large du Groenland, l’archipel fictif a tout d’un petit coin de paradis. Sur la petite île de Saarok, les autochtones kiviks profitent des extraordinaires propriétés curatives de leurs sources d’eau chaude. Sur Numak, grande île de 300 km de long, les colons vulkos aimeraient bien exploiter davantage les ressources naturelles, en commençant par la construction d’un barrage, et en étudiant les kafikadiks, des minéraux sacrés protégés coûte que coûte par les natifs.

Avec une mère kivik et un père vulko, le jeune Run est tiraillé entre deux cultures, deux communautés, deux parents. Pourtant, le jeune homme se moque de prendre parti, se tient plutôt éloigné de la politique, et préfère traîner avec son meilleur ami Kas. Sa découverte du corps de l’ingénieur et d’une pierre kafikadik va évidemment bousculer son quotidien, l’expédiant au cœur d’évènements louches, à commencer par une expérience avec l’un des fameux cailloux, laissant le corps médical interdit. Et comme le dirait le grand-père du jeune homme, les pierres donnent, mais savent aussi reprendre…

Si le mystère entourant les kafikadiks est une part essentielle de cette série feuilleton imaginée par Anthony Pastor (Le Sentier des reines, La Vallée du diable), il est loin d’en faire tout le sel. Écrite avant l’apparition des Gilets jaunes, la série met en scène un mouvement similaire, celui des Frères pauvres, sur fond de tensions politiques, sociales, environnementales, culturelles et même spirituelles : « On apparaît où on veut, on disparaît quand on veut… Chacun de nous est un Frère pauvre s’il le veut ! Et lorsque tous les Frères pauvres se reconnaîtront, on frappera fort… Y a pas d’organisation, mais une rage énorme ! » À la différence de la grogne populaire française, la version No War passe de l’émeute au début de guerre civile, avec un pouvoir n’hésitant pas à arrêter ses opposants, à s’en prendre à la presse, quitte à envisager de tirer sur les émeutiers à balles réelles. Le président d’extrême droite a beau être soutenu par le gouvernement américain et susciter l’attention des huiles chinoises, pas sûr qu’un archipel à feu et à sang soit bon pour les affaires…

Et des excités du bulbe, il y en a beaucoup dans cette série ! Une bande de skinheads aux ordres du nouveau pouvoir, un désœuvré tabassant sa maman, un nouveau patron de la sécurité plus va-t-en-guerre tu meurs, ou encore un tueur en goguette, spécialisé dans le tir de précision. N’allez pas croire que les pacifistes s’écrasent face au regain de violence, puisque Brook, l’un d’entre eux, mobilise ses réseaux et compte sur son influence en ligne pour peser sur les évènements.

Résultat, au fil de ces trois premiers livres, l’auteur met en place tout un écosystème fait de poids et contrepoids, avec une dizaine de personnages principaux, une dizaine d’autres secondaires, tous avec des intérêts, opinions ou façons de faire diamétralement opposées. Ce contraste entre forces divergentes se retrouve au sein même des planches dessinées, avec un trait se faisant parfois d’une grande finesse, quand d’autres cases puisent leur énergie dans des brosses très épaisses. En se concentrant sur l’essentiel, Pastor est parvenu à produire près de 300 planches en moins d’un an. De quoi offrir à No War un rythme de parution soutenu, puisque seuls quatre mois séparent chaque publication.

Pour ne rien gâcher, les éditions Casterman ressortent début septembre les deux premiers tomes sous fourreau au prix de 15 euros (au lieu de 30), au côté d’un troisième livre concluant ce premier cycle. Une aubaine, notamment pour ceux qui n’aurait pas été plus loin que les couvertures au graphisme radical. Trois nouveaux épisodes sont d’ores et déjà prévus pour 2020.

P.G.

No War #1,
Anthony Pastor,
Casterman,
120 pages,
15 €,
9 janvier 2019.


No War #2,
Anthony Pastor,
Casterman,
120 pages,
15 €,
22 mai 2019.


No War #3,
Anthony Pastor,
Casterman,

120 pages,
15 €,
4 septembre 2019.

Images © Casterman, Pastor.