Paris 2119 : futur pluvieux, futur heureux ?

Depuis que Transcore permet à chaque citoyen de se téléporter en quelques secondes à l’autre bout de la planète, ça ne se bouscule plus vraiment dans les stations de métro parisiennes. Tristan Keys aime pourtant profiter de sa lenteur, de ses odeurs, nostalgique d’une époque où les couples n’avaient pas besoin de visas de reproduction pour faire des bébés, où la bouffe ne s’imprimait pas mais se préparait, où le beau temps n’était pas généré par des champs de force, où les flics ne désintégraient pas des quidams dans la rue. Bienvenue dans le Paris de 2119 !

Pour leur seconde collaboration après Infinity 8, Zep et Bertail confrontent Tristan Keys, beau gosse nostalgique d’un 21e siècle qu’il n’a pas connu, à un Paris grisonnant depuis qu’une pluie diluvienne s’y abat en continu, suite à un programme de désinfection de l’atmosphère. Cet évènement est loin d’être le seul à avoir bouleversé l’esthétique de la ville, puisque Bertail imagine que les grands monuments parisiens ont été revisités par des artistes, mélangeant allégrement art minimal et art brutaliste soviétique, propices à tout un tas de formes constructivistes. 

Féru de balades en ville, et par conséquent plus attentif à ce qui s’y déroule, Tristan va être témoin d’une grosse tuile touchant l’une des cabines Transcore, et se retrouver au cœur d’évènements louches, touchant de près l’industrie de la téléportation. « La science-fiction a force de signal et permet de montrer comment telle ou telle chose pourrait tourner, explique Zep dans le Casemate n°121. Aujourd’hui, je m’inquiète de voir mes enfants absorbés par ce monde virtuel. Je m’inquiète lorsque la société tente d’en faire des ultra-consommateurs, créant chez eux un manque permanent. Ça ne fait pas une vie. Dans Paris 2119, Tristan et sa petite amie Kloé incarnent chacun une tendance très actuelle, avec d’un côté ceux qui sont à l’aise dans ce monde d’ultra-technologie et de virtualisation, de l’autre ceux qui le sont moins. »

En évoquant l’eugénisme, la bouffe synthétique, les usurpations d’identité, l’émergence de milices citoyennes, les auteurs imaginent souvent le pire, sans tomber dans le manichéisme, puisque leur Paris du futur n’est ni sexiste ni raciste – et où il est encore possible d’y déguster des œufs à la coque ! Tristan n’est d’ailleurs pas là pour redresser les torts ni révolutionner le monde dans lequel il vit, davantage témoin qu’acteur des évènements, d’où une fin d’album désarçonnante à bien des égards, revendiquée par Zep : « Dans les films d’anticipation, la fin est souvent la partie la plus foireuse, puisque des personnages renversent la vapeur de mouvements planétaires à la seule force de leurs sentiments. Je n’y crois pas. Ce n’est qu’à la longue, et par l’association de beaucoup de gens que le monde tourne d’un côté ou d’un autre. » 

P.G.

Paris 2119,
Dominique Bertail,
Zep,
Rue de Sèvres,
17 €,
84 pages,
23 janvier 2019.


Paris 2119,
version luxe lavis,
Rue de Sèvres,
25 €,
88 pages,
23 janvier 2019.

Images © Rue de Sèvres, Bertail, Zep.